clio_muse_of_historyLa réforme du lycée présentée par le ministre de l'Education nationale, Luc Chatel, en annonçant la suppression des cours d'histoire-géographie en classe de Terminale scientifique, suscite le débat. Pourquoi cette décision serait-elle effectivement problématique?

D'abord parce que de très nombreux étudiants, issus de la filière scientifique, se retrouvent à l'université dans des filières où l'histoire joue un rôle important (Histoire, classes préparatoires littéraires, Sciences-po, etc.).

L'argument mis en avant par certains partisans de la réforme selon lequel l'histoire-géographie en terminale scientifique, par son faible coefficient, entraîne déjà de fait un investissement plutôt modeste des élèves pour ces disciplines mérite de retenir l'attention :

"Aujourd’hui, au bac S, l’histoire représente un coefficient 3 sur un total de 36. Pour optimiser leurs chances d’obtenir leur bac, les élèves des sections S se focalisent sur les matières aux plus gros coefficients (maths, science physique…) et ont tendance à délaisser l’histoire, qui n’est pas considérée comme une discipline stratégique pour réussir ses examens. En mettant l’épreuve d’histoire en fin de première S, on incite les élèves à travailler davantage cette matière, à se l’approprier, pour capitaliser des points d’avance, comme ils le font déjà pour le français (Interview de Richard Descoings dans Libération)".

La solution de ce problème passe-t-elle par la suppression des enseignements d'Histoire-Géographie en Terminale? Ne vaudrait-il pas mieux envisager de donner un coefficient un peu plus significatif à cette discipline, afin de motiver les futurs bacheliers, et ainsi revaloriser une matière dont on peut quand même considérer qu'elle est utile à la formation d'un jeune citoyen ? Ecrire, compter, ... réfléchir ! Voilà à quoi doit servir le système scolaire!

La mise en oeuvre de cette réforme ne sera pas sans poser problème : comment parviendra-t-on à condenser sur 2 années (même en rajoutant une heure supplémentaire en première) un programme jusqu'ici enseigné sur 3 ans, et que les enseignants du secondaire peinent déjà à boucler... Des choix drastiques présideront donc à la rédaction des nouveaux programmes, qui très certainement amèneront à une survalorisation de l'époque la plus contemporaine et à une simplification du récit historique: 

"Quels moments historiques, quelles aires culturelles sortiront rescapés d’une telle compression ? Dans le contexte d’instrumentalisation politique du passé que l’on connaît actuellement, de quelles garanties dispose-t-on pour qu’une telle simplification ne vienne pas couronner les tentations de l’ethnocentrisme, du recours à l’émotion facile ou du devoir de mémoire téléguidé depuis le sommet de l’État ? Comment ne pas craindre que cette histoire, réduite à une peau de chagrin, ne fasse passer l’événementiel avant l’esprit critique ? (texte du comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire)

N'est-il pas fondamental que les futurs citoyens aient une connaissance solide de l'histoire nationale, européenne et mondiale? Peut-on sérieusement réfléchir à la question de l'identité nationale, de la construction européenne, de la mondialisation, en ne disposant pas des outils intellectuels nécessaires ?

On ne peut que souscrire à l'appel lancé dans le JDD (édition du 5 décembre 2009) par un certain nombre d'historiens contre la proposition de supprimer l'histoire-géo en terminale S :

"La décision envisagée par M. le Ministre de l’Education nationale, dans le cadre de la réforme des lycées, de rendre optionnelle l’histoire-géographie en terminale scientifique ne peut que susciter la stupéfaction par son décalage avec les nécessités évidentes de la formation des jeunes Français au début du XXIe siècle.

A l’heure de la mondialisation, les futurs bacheliers scientifiques n’auraient donc nul besoin de se situer dans le monde d’aujourd’hui par l’étude de son processus d’élaboration au cours des dernières décennies, pas plus que par l’analyse de sa diversité et des problèmes qui se posent à la planète et à son devenir. En outre, ils se trouveront dans l’impossibilité d’accéder à certaines formations supérieures de haut niveau pour lesquelles la connaissance de l’histoire et celle de la géographie sont indispensables et vers lesquelles ils se dirigent en nombre croissant.

Au moment où le président de la République et son gouvernement jugent urgent de lancer un grand débat sur l’identité nationale qui doit mobiliser le pays, cette mesure va priver une partie de la jeunesse française des moyens de se faire de la question une opinion raisonnée grâce à une approche scientifique et critique, ouvrant ainsi la voie aux réactions épidermiques et aux jugements sommaires.

Il est impératif d’annuler cette décision, inspirée par un utilitarisme à courte vue, qui se trouve en contradiction avec les objectifs proclamés du système éducatif français sur le plan de la formation intellectuelle, de l’adaptation au monde contemporain et de la réflexion civique des futurs citoyens. (JDD, 5 décembre 2009)"

L'histoire est, comme toutes les disciplines, complexe. Faute d'un temps d'enseignement suffisant, n'assistera-t-on pas au triomphe d'une vision partielle (partiale?) et simplificatrice de notre histoire ?

Les futurs citoyens seront-ils suffisamment armés pour décrypter les usages média-politiques de l'histoire, auxquels se livrent un certain nombre de responsables politiques? Exemples récents :

Christian Estrosi : "Si à la veille du second conflit mondial, dans un temps où la crise économique envahissait tout, le peuple allemand avait entrepris de s'interroger sur ce qui fonde réellement l'identité allemande, héritière des Lumières, patrie de Goethe et du romantisme, alors peut-être aurions nous évité l'atroce et douloureux naufrage de la civilisation européenne? (26/11/2009)". On se demande bien désormais quelle future catastrophe on évite en posant aujourd'hui le débat sur l'identité nationale... C'est à chacun de se l'imaginer...

Jean-Christophe Cambadélis : "[à propos d'Eric Besson:] Pour moi, c'est Pierre Laval. A gauche, il n'a jamais été reconnu. Mais comme il s'estime plus intelligent que les autres, il finit par démontrer qu'il peut l'être à gauche comme à droite. Sans aucun état d'âme (Libération, 1er décembre 2009."  Quel lycéen saura encore qui était Pierre Laval, fusillé pour "haute trahison en ayant aidé l’ennemi et violé la sécurité de l’État" ?

Nicolas Sarkozy : "[A propos de sa présence à Berlin au moment de la chute du Mur.] "Le 9 novembre au matin, nous nous intéressons aux informations qui arrivent de Berlin, et semblent annoncer du changement dans la capitale divisée de l’Allemagne. Nous décidons de quitter Paris avec Alain Juppé ...pour participer à l’événement qui se profile (page Facebook de Nicolas Sarkozy)". Qui ignore l'histoire de la chute du Mur de Berlin pourrait considérer comme exacts ces souvenirs qui révèlent une mémoire présidentielle pour le moins défaillante...

Concluons avec Laurent Joffrin : "Ecartée de la terminale pour les sections les plus prestigieuses, l’histoire, par la force des choses, s’en trouvera déclassée. On comprendra qu’elle est seconde dans la formation des futurs responsables. Ainsi, la connaissance du passé passera-t-elle au second plan, alors même que ce savoir est essentiel au citoyen qui veut exercer sa liberté de penser. L’histoire s’estompera au profit de la mémoire, fragile et orientée, ou pis, au profit des catéchismes idéologiques qui réécrivent la genèse de nos sociétés pour le plus grand bénéfice des fanatiques et des hurluberlus sectaires (Laurent Joffrin, Libération, 8/12/2009)".